Helen Frankenthaler est l'une des artistes américaines les plus influentes du XXe siècle, dont une seule découverte technique a engendré un mouvement entier. Née à New York en 1928 dans une famille aisée, elle étudie au Bennington College avec Paul Feeley et à New York avec Hans Hofmann, dont l'enseignement sur la couleur et l'espace pictural la forme profondément. En 1950, sa relation avec le critique Clement Greenberg l'introduit au cœur de l'expressionnisme abstrait new-yorkais, où elle côtoie Pollock, Kline et de Kooning.
C'est en observant les drip paintings de Pollock — peinture versée sur toile posée au sol — qu'elle conçoit sa propre révolution technique. En 1952, avec Mountains and Sea, elle verse de la peinture à l'huile très diluée dans de la térébenthine directement sur une toile brute, non apprêtée, posée au sol : la couleur s'imprègne littéralement dans la toile, s'y répand en auréoles, en dégradés et en transparences comparables à une aquarelle géante, sans que la peinture reste en surface comme c'est le cas dans la peinture traditionnelle. Cette technique du soak-stain (imprégnation-tache) révolutionne la conception du rapport entre la couleur et le support.
Deux ans plus tard, Morris Louis et Kenneth Noland visitent son atelier, voient Mountains and Sea, adoptent immédiatement cette méthode et fondent, avec Jules Olitski, le mouvement Color Field, courant majeur de l'abstraction américaine des années 1960. Frankenthaler, elle, poursuit pendant six décennies une exploration propre de la couleur, du geste et de la transparence, passant de l'huile à l'acrylique, des formats intimes aux formats monumentaux, dans une œuvre lyrique d'une cohérence remarquable qui la place parmi les voix les plus singulières de la peinture américaine.